04.10.2006

Vous avez dit : « ascenseur social » ?

J’ai eu la chance de bénéficier de l’ascenseur social tout du moins de gravir les premiers étages (jusqu’aux portes de la prestigieuse ENA). Mais j’ai aussi été confronté à la réalité de la panne dudit ascenseur social. C’est cette histoire que je me propose de vous conter ci-dessous.

Très vite, ayant charge de famille à 20 ans, j’ai dû entrer dans la vie active avec mon seul baccalauréat en poche. Un peu par hasard, mais aussi parce que la Bretagne est grosse pourvoyeuse de fonctionnaires eu égard à la faible industrialisation de son économie et au fort niveau d’études de sa population, j’ai opté pour la fonction publique.
Bref me voici en Normandie agent d’exécution dans les Douanes puis trois ans après reçu au concours de contrôleur du Trésor. Dès 1982 je tombe sur une circulaire qui fait état de la possibilité de préparer pendant deux années le concours interne d’entrée à l’ENA. A cette fin il fallait passer au préalable un concours de sélection auquel je me prépare le soir et le week-end et que je passe avec succès après une tentative infructueuse.
Il faut signaler l’intérêt d’un tel système qui permet d‘être libéré de toute fonctions opérationnelles tout en étant rémunérés afin d’effectuer la préparation au concours interne pendant une année ou deux en fonction du niveau de diplôme.

Dès lors je me retrouve au Centre de Formation Professionnelle et de Perfectionnement du Ministère des Finances à Paris pour préparer ce concours si sélectif (le nombre de postes offerts, sans doute pour garder au concours sa valeur, a été pratiquement divisé par deux durant la période de préparation).
Là c’est un tout autre monde qui s ‘ouvre à moi et auquel je vais être confronté rapidement.
Dès les présentations de mes « co-préparateurs » le ton est donné c’est une avalanche de diplômes tous plus prestigieux les uns que les autres Ecole Normale Supérieure, Sciences Po Paris etc.
Cela provoque en moi une telle gêne qu’avec un collègue n’ayant comme moi que le bac nous envisageons de nous inventer chacun un diplôme d’études supérieures dans un secteur technique très pointu et méconnu par cette future « noblesse d’Etat ».
Des affinités se créent, et oui tout de même, mais bien sûr entre les candidats qui ont le moins de chances de réussir. Les autres ceux qui peuvent ou doivent réussir (pour faire comme papa ?) ont, à quelques exceptions notables près, envers nous une relative condescendance car nous ne présentons pas un danger réel sur leur chemin.
Je l’avoue humblement je n’avais à l’époque entendu parler de Pierre Bourdieu que vaguement mais en réalité je me retrouvais de plein pied dans l’univers qu’il a si bien analysé. Un autre collègue me glisse d’ailleurs suite à un cours d’histoire consacré à la Révolution Française que sous l’Ancien Régime on aurait appelé l’ENA l’Ecole Nationale des Aristocrates !!! (1)

Mais attention il ne s’agit pas ici de me plaindre bien au contraire : j’ai cru en la méritocratie républicaine au delà du raisonnable c’est tout. Statistiquement je n’avais quasiment aucune chance d’être reçu (fils d’employé, provincial, et n’ayant que le baccalauréat cela fait beaucoup pour un même candidat) et le fait d’avoir été admissible doit être considéré comme une victoire dont je devrai me satisfaire. On ne m’empêchera cependant pas de penser que si l’on évoque tant la question de la « reproduction des élites » c’est bien parce que cette élite n’a pas su s’ouvrir. Or en sélectionnant les candidats sur le « background » (la « culture générale » propriété des classes privilégiées) plutôt que sur leur capacité à s’adapter ou à manager par exemple on ne fait qu’aggraver cette reproduction. Ainsi depuis la création de cette fameuse école la part des élèves issus de milieux modestes aurait été divisée par trois !!!
Aujourd’hui encore plus qu’hier il est urgent d’agir pour que l’ascenseur social accède aussi aux étages les plus élevés et celà d’où que l’on vienne (origine sociale, géographique, etc.).

Pour ce qui me concerne j’ai tiré tout le bénéfice de ces études riches et intenses qui m’ont permis de mieux connaître le monde qui m’entoure. J’ai opté pour les collectivités territoriales comme cadre dirigeant et désormais dans le secteur privé comme consultant en gestion et organisation du secteur public ce qui me permet d’intervenir un peu partout en France mais aussi en Afrique (une envie très ancienne).


(1) Sur la question "des fils et filles de..." voir une courte synthèse des travaux du sociologue Louis Chauvel .


Jean-Pierre MARC